Présentation
Le chant des marais
Loin vers l’infini s’étendent
Des grands près marécageux.
Pas un seul oiseau ne chante
Sur les arbres secs et creux.
REFRAIN
O, terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher.
Dans le camp morne et sauvage
Entouré de murs de fer
Il nous semble vivre en cage
Au milieu d’un grand désert.
REFRAIN
Bruit des pas et bruit des armes,
Sentinelles jour et nuit,
Et du sang, des cris, des larmes,
La mort pour celui qui fuit.
REFRAIN
Mais un jour dans notre vie,
Le printemps refleurira
Libre enfin, ô ma patrie,
Je dirai tu es à moi.
REFRAIN
O, terre d’allégresse
Où nous pourrons sans cesse
Aimer.
Le « chant des marais », chant que les prisonniers entonnaient pour se donner du courage et travailler en cadence, date, paraît-il, de 1933, c’est-à-dire des premiers camps – les camps de travail, où se retrouvaient tous les opposants au régime hitlérien. Il est donc intéressant de noter que ce chant et un texte allemand à l’origine.
Ce chant, dont l’auteur et le compositeur sont méconnus, connaît de légères variantes, mais on peut néanmoins distinguer uns structure de base identique : 4 couplets alternent avec un refrain qui change pour la fin de la chanson (dans la version française en tous cas).
Quand on écoute la bande son de ce chant, vierge de toute information, on pense tout de suite aux haleurs de la Volga, ces serfs qui tirent le bateau de leur maître à pied, de la berge, une corde sanglée autour des épaules. Et effectivement, le premier couplet décrit un paysage de désolation, qu’on imagine lointain et volontiers exotique.
1. L’isolement
Le premier couplet et le refrain décrivent un univers triste et dépouillé : un endroit vide (rien à l’horizon), sans vie (pas d’oiseau, arbres morts), malsain (qui dit marécage dit insectes qui pullulent, boue, terrain glissant,…). Lugubre , pas familier, isolé : ce lieu désolé est inquiétant et désespérant.
Quant à l’activité (piocher), elle est particulièrement fastidieuse : à la fois manuelle et répétitive.
Le début du chant décrit un univers de travaux forcés, avant tout ; cela reste, somme toute, les conditions que les bagnards, les forçats de tous les pays et de tous les temps ont connues : il suffit de penser à l’Antiquité, et par exemple aux esclaves morts sous les coups des gardiens qui les forçaient à travailler jusqu’à l’épuisement à l’édification des pyramides égyptiennes, ou, en Chine, à ceux qui succombèrent pour celle de la Grande Muraille.
2. situation absurde
Le deuxième couplet précise l’univers carcéral :
Les prisonniers perdent leur humanité et apparaissent comme des bêtes sauvages capturées. Déracinés, au milieu de nulle part, ces prisonniers n’ont rien autour d’eux pour se raccrocher au présent. Pourtant, la prison perd son côté exotique et devient absurde.
En effet, le deuxième couplet introduit avec le mot « camp » une notion nouvelle qui change la donne : il ne s’agit pas de travaux forcés tels qu’ils ont existé sous tous les cieux et à toutes les époques, mais d’un camp de travail, typique du XXème siècle.
D’ailleurs, l’équivalent allemand de ce chant des marais, « Das Moorsoldaten Lied », introduit lui aussi le mot « Lager » dans le deuxième couplet.
Le paradoxe d’être enfermé dans un espace quasi infini (être « en cage au milieu d’un désert ») rappelle également La Colonie Pénitentiaire : le chant prend des accents kafkaïens. Déboussolés, enfermés dans cet univers absurde, les prisonniers se déshumanisent.
3. Privations
Le troisième couplet insiste sur l’entrave à la liberté des prisonniers : chaine, sentinelles permanentes, fuite impossible, et surtout la mort qui rôde, omniprésente, qui domine ce couplet intermédiaire.
Dans la version française de ce chant des marais, la troisième ligne « et du sang, des cris, des larmes », rappelle le fameux discours de Churchill : « I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat ».
4. Espoir
De la même manière, le quatrième couplet du chant des marais fait un clin d’œil à la Marseillaise : dans une des variantes françaises, le « Liberté, Liberté chérie » est repris mot pour mot.
Le chant des marais se clôt sur une note d’espoir, amorcée par « Mais un jour… » en opposition avec tout le début lugubre du chant. L’espoir, assimilé au printemps, refleurira – dans la version allemande, « l’hiver ne peut pas durer éternellement ». La vie reprendra son cours habituel, libre. A la détresse succédera l’allégresse.
La liberté prend les traits éminemment désirables de la femme aimée (« chérie », « tu es à moi », « nous pourrons aimer ») dans la version française, tandis que la version allemande, c’est le « heimat » qui est désiré. Retrouver femme et enfants semble l’idéal des prisonniers allemands, et le mot « freiheit » (liberté) n’apparaît jamais dans la version allemande.
Conclusion
Il reste à s’interroger sur ce que les prisonniers politiques allemands entendent par Patrie (« heimat », « là où on se sent chez soi » figure plusieurs fois au long du « Moorsoldaten Lied ») : comment peut-on désirer rester dans son pays, quand on a été condamné au camp de travail par ses concitoyens ?
![9782070133598[1]](http://liredeslivres44.files.wordpress.com/2012/05/978207013359811.jpg?w=204&h=300)